samedi 5 mai 2007

La minute culturelle de Mme Cyclopède

Mondemo m'a posé la question, je vais y répondre.

Il y a bien longtemps, dans ma Vie Antérieure, quand j'ai débarqué de ma province en prépa parisienne, le Beraud_Condorcetprogramme d'histoire portait sur 1840-1940 en France. J'ai découvert une période passionnante, que j'étais censée étudier au lycée, mais qui c'était alors résumée aux deux guerres et aux relations internationales. Donc, sujet sur l'industrialisation française. Donc, M. Raffaelli (je peux citer son nom, je ne dirai que du bien de lui!) nous parle des "Schnèdre" du Creusot. Et moi, légitimée par mon enfance creusotine, j'ouvre ma grande gueule (personne ne m'avait expliqué qu'on ne contredit pas un prof ?) : "Monsieur, on dit "Schnédèr" "(pas "Schneilledère" à l'allemande, quand même).

Blanc.

On me regarde. Quelques élèves initiés boursicoteurs parisiens fayotteurs cultivés murmurent.

M. Raffaelli et moi arguons, je lui sors mes références, et nous en concluons qu'à Paris et au Creusot on prononce différemment (péquenote? moi? noooon!).

Rentrée à la maison pour les vacances je raconte à mes parents ma surprise de voir cet homme charmant, brillant, pédagogue, aussi ignorant et de mauvaise foi sur un sujet fondamental.

Et là, Monpapaamoi m'apprend qu'à Paris, en Bourse, entre gens civilisés, on dit "Schnèdre".

Et là, je pense que je ne pourrai pas revenir en classe à la rentrée.

La honte.

Et il m'a fallu attendre quelques années pour retrouver le même programme et connaître enfin le fin mot de l'histoire. D'ailleurs je vous sens passionnés, là, le teasing est insupportable et j'ai au moins triplé mon lectorat.

Je résume.

Donc la famille Schneider a suivi un parcours géographique et onomastique intéressant. Ils sont partis d'Allemagne ("Schneilledère", donc), se sont posés en brièvement en Lorraine, installés au Creusot (et sont devenus "Schnédère"). Rapidement, une carrière politique les a amenés à Paris, les loisirs en Sologne, l'industrie les retenant au Creusot. Après la guerre de 1870, quand les Prussiens nous ont pris l'Alsace et la Lorraine, et accessoirement les usine Wendel, qu'il ne restait plus à la France que le Creusot (heureusement que la Bourgogne est stratégiquement placée loin de la frontière) comme pôle sidérurgique, un nom à consonnance allemande faisait subitement moins glamour. Ah bon?

Clin d'oeil : Dans La Recherche du Temps Perdu (ne me demandez pas quel tome, hein, j'ai oublié. Allez hop, allez chercher par vous même!), Proust fait subir la même chose à Swann, que nous prononçons tous à l'anglaise, très dandy, très chic, et qui se prononçait d'abord comme le nom d'un petit juif allemand...

Clin d'oeil 2 : Quand l'activité Schneider a été revendue aux américains, vous imaginez bien qu'ils ont eu du mal à comprendre comment "Schneider" se prononçait "Schnèdre". Imbitable. Donc, maintenant tout le monde dit "Schnédère électric'". La boucle est bouclée.

Clin d'oeil 3 : aux Creusotins. Et à leur prononciation spéciale... termes techniques : les rails là-bas sont des "reilles". La prononciation des ouvriers anglais venus les poser (vers 1850 à vue de nez, tout de même!) est restée! Et mes parents, fraîchement débarqués, se réjouissaint d'entendre sur le marché crier les prix ridiculement bas pour des "treuffes"! Imaginez leur déception quand ils ont vu qu'il s'agissait de bêtes ch_teau_verreriepommes de terre.

Clin d'oeil 4 : au Creusot. J'ai été conçue au château de la Verrerie, bâtiment construit en 1786 pour les cristalleries de la Reine, et réaménagé en 1905-09. Ca servait de centre de conférences, réception hôtellerie etc... l'argenterie au petit déj a beaucoup impressionné Mamomanamoi. Il y a aussi de belles photos sur le site de l'écomusée, mais elles ne sont pas copiables.

Landowski_Eug_ne_Schneider

Clin d'oeil 5 : (ok, j'arrête et je vais vois un ophtalmo): regardez cette statue d'Eugène 2. Le trait ne vous dit  rien? C'est normal. C'est juste qu'elle a été faite (scuptée, dessinée, réalisée? Y a-t-il un artiste dans la salle pour me renseigner?) par Paul Landowski, gloire locale de mon actuelle ville de Boulogne-Billancourt. Y'a une rue Marcel Sembat là-bas aussi (ce qui ne vaut pas un autre signe du destin artiste-villes, mais c'est pour un prochain billet).

Je me rends compte que j'ai abusé des apartés et des parenthèses, pardon, pardon, je ne le ferai plus.

Pour ceux qui en redemanderaient...

Je vous ai trouvé un super topo fait en 1998 par A. Compos et S. Gacon, profs d'histoire-géo locaux, et diffusé par l'académie de Dijon. Y'a Wikipedia, aussi, mais je vous conseille de passer outre l'aspect un peu "exposé" du topo suscité, parce que je l'ai lu et que c'est très très bien. (Message pour les copains profs: vous avez des classes de première en ce moment?). Et pour les passionnés que plus rien n'arrête, un article pondu par un L. Batsch, un dauphinois (de Paris IX), très axé sur les questions financières mais avec également une riche bibliographie.

Posté par dojam à 00:59 - - Commentaires [3] - Permalien [#]


Commentaires sur La minute culturelle de Mme Cyclopède

    J'ai tout lu !

    Merci madame
    Bon, j'avoue, je n'ai pas pris le temps de cliquer sur les liens, mais j'ai tout de même agrandie la photo de la sculture de boulogne pour voir .. qu'on ne voyait rien !
    Merci beaucoup, maintenant, la honte s'abat sur moi, je vais courir sur le net pour arriver a situer avec précision le creusot (vraiment désolée... ) et puis plouf, je vais voir les piti poissons.
    A bientot et bon WE

    Posté par Mondemo, samedi 5 mai 2007 à 09:41 | | Répondre
  • Rhâ, encore un dinosaure !

    Tiens, encore un que j'avais oublié, ce prof d'histoire ! Gérard ! Il habite toujours au même endroit.
    Moi aussi j'avais ramené ma fraise, je te rassure, mais j'étais pas tombée à côté. Il avait oublié le prénom de Lavisse. Je le connaissais. Mais juste le prénom, hein, je savais même pas qui était ce péquin! Mais ma tante habite "rue Ernest Lavisse" alors sj'ai pu sortir ma science... Bref, c'était plus géographique qu'historique !

    Les truffes : ca doit être un dérivé du parler auvergnat, ou les pommes de terre s'appellent ainsi également, d'où le terme de "truffade" (hmmmm, slurp)

    Posté par choupette, lundi 7 mai 2007 à 17:15 | | Répondre
  • Dis donc Choupette, j'étais pas tombée à côté, hein (non mais!) il me manquait juste quelques éléments pour lui prouver l'immensité de sa faute...

    Posté par do, lundi 7 mai 2007 à 17:24 | | Répondre
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